UNIDOS PODEMOS, UN PARI EN CONSTRUCTION

 

 

Dans le même temps, le PP a bondi de 29 % à 33 % des voix, le PSOE se maintient et Ciudadanos (13,05 %) voit ses électeurs partir au profit du PP (Ciudadanos perd 400 000 voix quand le PP en gagne 600 000 entre le 20 décembre 2015 et le 26 juin 2016). Il semble que dans un contexte d’incertitude, aggravé par le Brexit l’avant-veille des élections, l’électorat a préféré le réconfort de la supposée stabilité face au saut dans l’inconnu que pouvait représenter Unidos Podemos. Le bipartisme peut souffler mais son répit sera de courte durée. Même s’il améliore son score, le PP n’est pas en mesure de gouverner seul et a besoin du soutien des socialistes. Les deux principales options de gouvernements sont soit une grande coalition à l’allemande entre le PP et le PSOE et éventuellement Ciudadanos, soit un gouvernement minoritaire du PP soutenue ponctuellement par le PSOE. Dans les deux cas, la formation emmenée par Pablo Iglesias va pouvoir apparaître comme la seule alternative possible aux deux partis du « régime de 1978 ».

A la recherche d’explications

Dans les jours et les semaines qui viennent, les débats risquent d’être nombreux au sein de Podemos et d’IU pour comprendre pourquoi les résultats n’ont pas été aussi bons qu’escomptés (tous les sondages des deux dernières semaines de campagne plaçaient la nouvelle coalition largement devant le PSOE). Pour le moment, la direction de Podemos a choisi de reporter temporairement la discussion en commandant une étude pour analyser plus finement les mouvements de l’électorat. Il est vrai que la fuite est sérieuse : entre le 20 décembre 2015 (Podemos plus IU) et le 26 juin (Unidos Podemos) a perdu 1,1 million d’électeurs (de 6,1 millions de voix à 5 millions) alors que la participation ne baissait que de 4 %.

Comme éléments d’explications, on peut pointer le manque de cohérence des discours : entre les références d’un coté à la patrie, la loi et l’ordre, et de l’autre au Parti communiste espagnol et aux marqueurs traditionnels de la gauche. Cette confusion dans les messages envoyés a pu créer une certaine désorientation de l’électorat. Ce qui peut expliquer pourquoi une partie des votant-es traditionnels d’IU n’a pas suivi. À Madrid par exemple, alors que le 20 décembre, IU récoltait 5,26 % des voix et Podemos 20,86 %, le 26 juin les deux formations rassemblées n’ont récolté que 21,23 % des suffrages pour une participation stable. A l’inverse, le rapprochement avec IU, son imaginaire et ses symboles (le marteau et la faucille sur les drapeaux du PCE par exemple) a pu effrayer la frange d’électorat de Podemos la plus modérée qui avait été séduite par le discours sur la transversalité.

Comme autres éléments d’explications, on peut citer la détérioration de l’image de Pablo Iglesias (jugé agressif et prétentieux), la responsabilité de l’échec des négociations pour former un gouvernement (le PSOE tenant Podemos responsable de cet échec), l’absence d’ancrage territorial stable et le dessin de la campagne (donnant pour acté le dépassement du PSOE). Enfin, et c’est sans doute un élément central, la campagne de peur orchestré par le PP et les principaux médias a eu des effets beaucoup plus importants que prévu. Entre le Venezuela, Cuba, l’ETA et en toute fin de campagne le Brexit, ajouté à la possibilité virtuelle que Unidos Podemos soit en capacité de gouverner, une partie de l’électorat de Podemos a pu prendre peur. Dans le même temps, cela a fortement mobilisé l’électorat conservateur, indépendamment des nombreux cas de corruption qui ont pu sortir sur le PP.

Les défis à venir en Espagne et en Europe

Si certains présentent le résultat du 26 juin comme un échec, il n’en reste pas moins qu’en un peu plus de deux ans d’existence, Podemos, allié à IU, a réussi à mettre fin au bipartisme qui a structuré le système politique espagnol durant les 30 dernières années. La fenêtre d’opportunité qui s’était ouverte avec la répétition des élections est en partie refermée, mais la possibilité d’un gouvernement de grande coalition risque de redonner de la crédibilité au discours de Unidos Podemos. Comme l’ont souligné les dirigeants de Podemos le 26 juin dans la soirée, le développement des forces progressistes n’est jamais linéaire. L’accélération connue ces deux dernières années marque temporairement le pas, mais les prochains développements ne sont pas écrits d’avance. En interne, les trois questions à régler seront : le positionnement et le discours (entre radicalité et transversalité), le type de relations avec les autres forces progressistes (IU, Equo, les forces indépendantistes, etc.) et le fonctionnement interne de Podemos (« machine de guerre électorale » ou mouvement plus horizontal qui redonne du pouvoir aux structures de bases du parti).

À l’échelle européenne, le résultat en demi-teinte de Unidos Podemos apporte évidemment moins de vent dans les voiles des mouvements anti-austérité. Toutefois, le type de campagne, les messages envoyés aussi bien que le positionnement et le pari stratégique de Podemos interrogent et bousculent les habitudes des gauches européennes. Le renouveau, la fraîcheur et l’audace du nouveau venu de la scène espagnole peuvent servir de point d’appuis pour les nombreux combats aussi bien électoraux que sociaux qui se présentent en Europe et en France.

Myriam Martin et Pierre Marion

Myriam Martin et Pierre Marion représentaient Ensemble ! auprès de Unidos Podemos à Madrid pour les élections législatives du 26 juin.